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infirmier à l'étranger témoignage suisse

Témoignage d’un infirmier Suisse pratiquant des soins généraux

Je m'appelle Philippe Currat, j'ai 49 ans, je suis marié, j'ai quatre grands enfants. J’habite en Suisse romande (= partie francophone / ouest de la Suisse), dans le canton de Vaud. Pour ma fin d'études, ma formation sur trois ans était faite de 2/3 de stages et 1/3 de cours théoriques.

Je m’appelle Philippe Currat, j’ai 49 ans, je suis marié, j’ai quatre grands enfants.
J’habite en Suisse romande (= partie francophone / ouest de la Suisse), dans le canton de Vaud.
Pour ma fin d’études, ma formation sur trois ans était faite de 2/3 de stages et 1/3 de cours théoriques.
Je l’ai beaucoup appréciée car je rencontrais enfin un cursus qui me passionnait.
Aujourd’hui les futurs soignants passent l’essentiel de leur temps en cours, ce qui leur permet de développer des grandes capacités réflexives.
Leur entrée dans le monde professionnel ensuite est un immense choc, même si les écoles de soins font de gros efforts pour les y préparer.
Après des études généralistes jusqu’à l’âge de vingt ans environ, c’est un séjour de longue durée en Inde (7 mois) + 6 mois de stage comme aide-soignant dans un service de Médecine qui a fait que le métier d’infirmier s’est imposé à moi,
Trois ans de formation jusqu’en 1996 ont achevé de me convaincre que c’est ce métier que je voulais faire.

Un premier cursus (env. 6 ans) dans un hôpital universitaire (le CHUV de Lausanne) dans un service d’ORL où j’ai apprécié l’ouverture aux disciplines médicales, chirurgicales + oncologiques et d’approfondir les deux pans qui font pour moi la richesse de notre métier : les aspects relationnels et de communication et les côtés techniques.
Ensuite dans un service d’Urgences. Il faut faire face à TOUTES les demandes et y répondre au mieux, s’adapter, comprendre au plus vite, être centré sur la recherche de solution au mieux pour la personne, en cherchant aussi à mettre en évidence sa demande réelle.

Ma deuxième vie professionnelle, je l’ai vécue auprès des requérants d’asile dans le canton de Vaud. J’ai travaillé pendant 4 ans auprès des demandeurs d’asile dans un centre de santé, au sein d’un réseau de santé (« gate keeping » infirmier, nouveau pour l’époque).
Je faisais des consultations infirmières (brèves formations pour cela, avec un coaching médical) et des campagnes de vaccination, des suivis de santé dans les lieux de vie, et autres.
Cette expérience a fait résonance avec mon expérience indienne où j’ai travaillé bénévolement pendant 3 mois à Calcutta auprès du Dr Jack Pregger pour l’association https://www.calcutta-espoir.ch/

J’ai beaucoup appris de cette expérience, dont l’humilité aux immenses besoins en santé mentales entre autres
La misère humaine passée et présente vécue par les requérants, mise en regard avec le manque de moyens déployés et une politique plus répressive et limitative m’a poussé à démissionner.
Je disais volontiers, à l’époque, que nous n’avions les moyens de ne répondre qu’à 10% des besoins exprimés ou que nous mettions en évidence, et lorsque notre service s’est vu amputé de la moitié de ses ressources, je suis parti.
Quand l’administration et la politique prennent le pas sur les besoins réels des patients, j’estime ne plus pouvoir faire mon métier d’infirmier correctement lorsque la frustration prend le pas sur la satisfaction ; et je ne peux pas faire ce métier sans satisfaction au travail.

Un nouveau monde professionnel : les plaies et la cicatrisation

C’est un peu par hasard que j’ai ensuite découvert un autre monde professionnel, qui m’occupe depuis plus de 15 ans et qui est celui des plaies et de la cicatrisation.
Je n’avais pas d’attrait particulier pour ce domaine, mais je me suis pris au jeu et il me passionne maintenant. Je crois que c’est le côté de l’enquête qui m’a accroché, ces investigations nécessaires pour comprendre ce qui se passe avec sa plaie pour la personne, et comment l’aider à cicatriser. On dit volontiers que l’on s’occupe d’un patient porteur de plaie et pas d’une plaie…
C’est aussi cet aspect de prise en soin globale qui m’intéresse ainsi que l’autonomie qu’offre cette discipline qui est devenue une spécialité infirmière alors qu’aucune spécialité médicale (en tous les cas en Suisse) ne lui est spécifiquement dédiée (les médecins spécialistes en plaies appartiennent à la dermatologie, la chirurgie plastique, orthopédique ou autres, mais jamais exclusivement.).

J’ai travaillé dans une polyclinique ou j’ai pratiqué les soins de plaies et les plâtres (gypsothérapeutes). Je me suis formé ensuite dans une formation postgrade en plaies et cicatrisation (= env. DU en France) :
puis j’ai activement contribué à créer une équipe mobile en plaie et cicatrisation présente dans tous les secteurs de soins de l’ensemble hospitalier qui m’employait (du bloc opératoire aux établissements médico-sociaux (EMS = EHPAD chez vous) en passant par la Médecine, la Chirurgie, la réadaptation, etc.).
Nous avons ensuite ouvert une assez innovante « consultation infirmière ambulatoire en plaies chroniques » dans laquelle je me suis également beaucoup investi et qui est encore aujourd’hui un grand succès tant auprès des médecins de ville que des patients.
J’ai quitté ce poste pourtant enthousiasmant entre autres sous la pression psychologique d’une nouvelle supérieure hiérarchique qui s’est montrée à mon égard particulièrement contrôlante et maltraitante. C’est surtout la perte d’autonomie qui en a découlé qui a pris le dessus sur ma motivation professionnelle à continuer de m’y investir.

Donner des cours de formation

En parallèle de ma dernière activité professionnelle comme employé, j’ai développé une activité indépendante, en soins à domicile et pour donner des cours de formation.
En Suisse, les soins à domicile étaient principalement la prérogative de grand service « para-publiques », les CMS (centre médico-sociaux). Ils se voient maintenant bien « concurrencé » (entre guillemets, parce qu’il y a assez de travail pour tous !) par des services privés (les OSAD – organismes de soins à domicile) et les infirmiers/ères indépendants/es.
Selon le droit du patient en Suisse, celui-ci a le choix entre autres de son prestataire de soins à domicile

J’exerce cette activité indépendante depuis plus de dix ans, en parallèle de mon activité salarié, et depuis le début de cette année de manière exclusive, et uniquement pour offrir des soins de plaies, mon domaine d’expertise.
Mes soins sont remboursés par les assurances maladies et accidents.
Je travaille sous délégation et en collaboration avec un médecin (généraliste ou spécialiste).
Cette activité m’offre une grande indépendance organisationnelle, une grande liberté d’action mais aussi une grande responsabilité, essentiellement vis-à-vis des patients auprès desquels je suis engagé, mais aussi auprès des professionnels avec qui je collabore.

Je m’investis aussi beaucoup au développement de cours de formations continues. (Entre autres ici : https://espace-competences.ch/ )
En constatant que les compétences de base dans le domaine des plaies manquent chez de nombreux soignants, et cela tient plus à leur formation de base très pauvre en ce domaine qu’en leur absence de motivation.
De plus, nombreux sont confrontés à la problématique des plaies dans leur pratique professionnelle.

Un exemple que je trouve assez emblématique est la question des bandages compressifs (ou de contention), c’est un geste très courant pour de nombreux aides/-soignants qui ne disposent que de peu de compétence pour ce faire, ce qui est un très gros souci en termes d’efficacité et de sécurité de ce soin entre autres (en référence aux critères de qualité des soins infirmiers utilisés en Suisse : Sécurité, efficacité, confort, économie, esthétisme).
Dérouler une bande sur une jambe est très couramment effectué et paraît très simple, mais c’est un geste qui est vraiment beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît.

Par rapport à la formation, ce qui m’intéresse, c’est d’accompagner le plus grand nombre à se familiariser avec les soins de plaies, c’est vulgariser ce domaine des soins.
Je m’intéresse moins à donner des formations plus pointues à des futurs spécialistes, car mes compétences sont plus de « généraliste praticien des plaies » que de chercheur par exemple.

Ce domaine des plaies, assez technique, m’intéresse beaucoup aussi parce qu’il met aussi au centre la relation de confiance.
Cette dernière est indispensable à des soins de plaies de qualité.
Je me suis formé il y a une quinzaine d’années à la relation d’aide et celle-ci est au centre de toutes mes prises en soins.
Je considère que cette approche est aussi importante que des connaissances pointues dans le domaine des plaies pour déterminer la réussite d’une prise en soins.

Ma journée type:
À l’hôpital dans le secteur ambulatoire, des horaires de 8h à 17h, avec 30′ de pause non rémunérée entre 2 (41,5 heures de travail par semaine pour un employé à 100%).
En soins à domicile comme indépendant, j’organise mes journées en « tournées » géographiquement logique, en tenant compte de mes diverses activités et des habitudes/besoins des patients.

Au niveau des inégalités : En dehors des conventions collectives de travail ou des hôpitaux publiques, beaucoup d’opacité règne sur le plan salarial. c’est une « tradition » en Suisse que de ne pas parler de son revenu, ce qui rend la comparaison très difficile donc la porte ouverte aux disparités (homme-femme? Suisses-étrangers? etc.).

Peu de mobilisation en Suisse…nous avons pour cela une toute autre culture qu’en France, une certaine « soumission » certainement…presque pas de grèves en tous les cas. Peu de commissions du personnel ?!
Nos syndicats même, œuvres bien plus en collaboration, par des discussions que par des revendications musclées.
Nos associations professionnelles militent plus actuellement que par le passé et sont à la tête d’une initiative populaire (spécificité suisse…!) en discussion/développement au plus haut niveau politique depuis des années.
https://www.pour-des-soins-infirmiers-forts.ch/

Professionnellement, j’essaie d’être le plus efficient possible dans mes soins, de partager mon petit savoir au mieux, la pandémie nous donne un avant-goût de ce qui nous attend, car je pense que le manque de ressources va forcément prendre de l’ampleur, et va nous forcer à des restrictions que nous devrons tous avoir à gérer (collectivités, soignants, patients, etc.).

travailler à l’étranger : C’était effectivement aussi au début de ma carrière, une des raisons qui m’ont fait choisir cette profession.
Je voulais me former pour partir dans les pays en développement collaborer à des programmes d’aide humanitaire ! et c’est l’arrivée de nos enfants, et la volonté de leur offrir un cadre sécuritaire et connu qui nous a retenu de le concrétiser, mais c’est aussi de trouver en Suisse (pays riche s’il en est…) des populations en souffrance ou mon action professionnelle pouvait être aidante (en particulier les requérants d’asile).
Je pratique aussi actuellement bénévolement la relation d’aide en prison (= env. soutien psychologique, écoute aux personnes en exécution de peine qui en font la demande auprès de la Fondation Vaudoise de Probation).

Qu’avez-vous envie de dire à nos lecteurs étudiants ?

Que je leur souhaite qu’ils trouvent leur propre équilibre, indispensable, entre vie professionnelle et vie privée, entre leurs aspirations profondes et la réalité du terrain où ils vont exercer, que l’épuisement professionnel est le fruit d’un grand déséquilibre entre ces deux plans et qu’ils devront garder un recul suffisant pour réagir à temps et se protéger lorsqu’il le faudra pour eux, qu’il est important de prendre soin de soi pour prendre soin des autres, que l’empathie est au centre du soin, et que Barbara Dobbs citée par Rosette Poletti, le définit comme « être touché, pas coulé ».

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